Reincarnation et bible

La Bible condamne-t-elle la réincarnation?

Tout ce developpement est tiré du livre: Edgar Cayce et la réincarnation

J'ai trouvé des allusions à la réincarnation dans la Bible - et vous aussi vous pouvez les trouver », dit un jour Edgar Cayce, avec son habituel sens de l'humour à froid. Bien qu'iÎ ait lu la Bible de nombreuses fois, sa première réaction à Dayton fut de la lire entièrement, d'une seule traite, pour voir si elle condamnait explicitement la réincarnation. Ce ne fut pas le cas. Nulle part non plus elle ne prenait pour son compte cette théorie. Toutefois, dans les Proverbes (8, 22-31), il trouva une référence étrange à propos de la Création: «L'Éternel m'avait auprès de lui quand il commença son oeuvre, avant même ses créations les plus anciennes.» J'ai été formée dès l'éternité, dès le commencement, dès le début de la terre. » J'ai été engendrée lorsqu'il n'y avait point encore d'abîmes... quand il disposait les cieux, j'étais là. »Quand il posait les fondements de la terre, j'étais auprès de lui, son ouvrière. J'étais ses délices tous les jours. et sans cesse je me réjouissais en sa présence. Je me réjouissais sur la terre, sa création. et je faisais mes délices des enfants des hommes.»

Sommes-nous contraints de considérer cette prose comme l'imagerie abstraite de quelque obscur poète? Ou oserons-nous demander qui était ce «je»? De toute évidence, il ne s'agissait pas d'une créature mortelle. Si l'on admet que le «je» puisse être une âme humaine, se rappelant sa propre origine grâce à sa mémoire subconsciente, chaque ligne prend alors toute sa valeur. Sa nostalgie pour le bonheur encore pur de son commencement, sa passion pour le Dieu rejeté, tout cela laisse parfaitement transparaître le désenchantement lassé de l'âme qui se trouve dans le cycle de ses vies matérielles sur terre, qui a coupé elle-même les liens qui l'unissaient à son Père, comme l'avait fait l'enfant prodique.

Cela ne correspond pas à la sévère « prédestination et au péché originel» de l'humanoïde malchanceux de Calvin, damné avant même son premier souffle, destiné à brûler dans les flammes éternelles avant même d'avoir quitté le sein maternel. Ce n'est pas le désespoir du damné; ce n'est que le cri de la brebis égarée.

Comment faut-il dès lors interpréter ce passage de Salomon: «Maintenant, j'étais par nature un bon enfant, et une bonne âme s'empara de mon destin. Bien plus encore, étant bon,je me retrouvai dans un corps immaculé.»

La version du roi Jacques prend cette liberté: «J'étais un enfant sarcastique, avec un esprit vif. En vérité, plutôt bon, je me retrouvai dans un corps immaculé», modifiant ainsi le sens du passage. Mais dans les deux versions, qui demeure l'arbitre du bien et du mal? De toute évidence, l'âme elle-même, utilisant comme mesure le modèle de sa propre conduite antérieure. Et assurément le «bien» n'a aucun sens sans le «mal ».

Que les âmes aient été à la fois bonnes et mauvaises lors des différentes étapes de leurs manifestations sur terre est à nouveau implicite dans les Romains (9, 11-14) : « En effet, lorsque les enfants n'étaient pas encore nés et qu'ils n'avaient fait ni bien ni mal... il fut dit à leur mère (Rebecca) : "L'aîné sera assujetti au plus jeune" - conformément à ce qui est écrit: "J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaü !" Que dirons-nous donc? Y a-t-il en Dieu de l'injustice? Dieu se l'interdirait! »

Si Dieu n'est pas injuste, pourquoi fait-il preuve de tant de préjugés en aimant Jacob sans raison et en haïssant Esaü sans raison? Comment tous deux, avant leur création, auraient-ils pu choisir des natures à ce point divergentes? S'ils étaient allés directement du Créateur aux entrailles de leur mère, où donc Esaü aurait-il bien pu commettre ses crimes, si ce n'est au paradis? Et si ç'avait été le cas, pourquoi n'aurait-il pas été rejeté avec les autres anges déchus et envoyé directement en enfer? Il est bien plus probable qu'il ait appris le péché sur terre, dans un corps mortel, et son retour en tant que serviteur de son jeune frère était une action de rémission.

«Même d'éternité en éternité, tu es Dieu, dit le quatre-vingt-dixième psaume. Tu réduis l'homme en poussière et tu dis: "Fils d'Adam, retournez à la terre !"... Tu les emportes, ils sont comme un songe; ils sont comme une herbe qui naît le matin: elle fleurit le matin et elle pousse; le-soir, on la coupe et ellè sèche.» Ici, ,on se trouve confronté à l'ambiguïté du mot « réduis »; il s'agirait plutôt de lire: «Tu as manqué de détourner l'homme de la poussière qu'il était.» Mais même ainsi, le concept de paradis définit un état éternel de perfection statique. Si: «Fils d'Adam, retournez à la terre!» signifie «retournez au paradis », alors les transpositions du déluge (tu les emportes avec le déluge...) au songe et à l'herbe naissante ne sont pas qu'une mauvaise figure de rhétorique, mais bien trois niveaux de vie différents. Considérons le déluge comme signifiant littéralement la mort par noyade, le songe comme symbole d'une période transitoire entre la mort et la résurrection au paradis, et l'herbe naissante comme symbole d'une vie paradisiaque où tout serait parfait et immuable. D'un autre côté, le cycle des saisons, sur terre, change. Chaque printemps, l'herbe pousse pour mourir à nouveau chaque hiver; l'âme qui se réincarne suit le même cycle.

 

On retrouve cette même suggestion dans Job 1,20-21: « AlorsJob se leva: il déchira son manteau et rasa sa tête, puis il se jeta à terre et se prosterna pour dire: "Nu je suis sorti du sein de ma mère et nu j'y retournerai !"»

 

De toute évidence, Job ne fait pas référence à sa mère en tant qu'être matériel. Il est ici lui-même un symbole désignant l'âme. Cette parabole encourage l'homme à ne jamais désespérer, même lorsque tout semble perdu, et la portée symbodique du sein de la mère est évidente. L'âme ne peut en aucun cas s'engager dans sa prochaine vie terrestre sans tout d'abord «retourner nue dans le sein».

Quelle est la récompense pour l'âme, au moment où elle termine son cycle terrestre et où elle peut s'en revenir, tel l'enfant prodigue, auprès du Père qu'elle avait rejeté et qu'elle a finalement choisi de glorifier? «Celui qui vaincra, je ferai de lui un pilier du Temple du Seigneur, et il n'en sortira plus.» (Apocalypse 3, 12.)

 

Dans Malachie 4, 5, on trouve l'exemple le plus. édifiant: «Je vais vous envoyer Élie, le prophète, avant que vienne le grand et redoutable jour de l'Éternel », disait Malachie au ve siècle avant Jésus- Christ.

Cinq cents ans plus tard, à en croire Mathieu 16, 13, «Arrivé dans le territoire de Césarée de Philippe, Jésus interrogea ses disciples en disant : "Qui est le Fils de l'homme, aux dires des gens ?" Ils lui répondirent: "Les uns disent Jean-Baptiste; les autres, Élie; d'autres Jérémie, ou l'un des prophètes." » Et de continuer au chapitre 17, verset 10 : « Et ses disciples l'interrogèrent, en disant: "Pourquoi donc les scribes disent-ils qu'il faut qu'Élie vienne le premier?" »

Jésus leur répondit: "Il .est vrai qu'Élie doit venir et rétablir toutes choses. Mais je vous dis. qu'Élie est déjà venu et ils ne l'ont pas reconnu; et ils le traitèrent comme ils le voulurent. C'est ainsi qu'à son tour le Fils dè l'homme doit souffrir par eux." Alors les disciples comprirent qu'il leur parlait de Jean-Baptiste.»

Quel processus de pensée logique a permis aux disciples de tirer des conclusions si rapides? À moins que Jésus lui~même ne les ait rendus attentifs aux lois de la réincarnation? Jean-Baptiste avait été décapité par Hérode, du temps de leur propre vie, et Élie était mort depuis cinq cents ans.

 

Le principe de la réincarnation de l'âme devait être familier à Hérode également, car, dans Luc 9, 7-9, il est dit: «Cependant Hérode le tétrarque apprit tout ce qui se passait, et il ne savait que penser parce que les uns disaient: "Jean est ressuscité des morts"; d'autres: "Élie est apparu !"; d'autres "Un des anciens prophètes est ressuscité." Mais Hérode disait: "J'ai fait décapiter Jean; qui donc est celui-ci, au sujet duquel j'entends dire de telles choses?" Et il cherchait à le voir."

La curiosité d'un monarque orthodoxe aurait été à peine excitée. Il aurait écarté de sa cour tous les superstitieux qui entretenaient de telles rumeurs et n'aurait pas plus attaché d'importance à Jésus.

A la lumière de ce qui précède, que penser de ce passage de Jean 9, 1-3? «Jésus, en passant, vit un homme aveugle de naissance. Et ses disciples lui demandèrent: "Maître, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle ?" Jésus répondit: "Ce n'est parce que lui ou ses parents ont péché qu'il est ainsi, mais c'est afin que les oeuvres de Dieu soient manifestées en lui."

Si la théorie de la réincarnation avait été totalement niée, la réponse de Jésus aurait été de rejeter cette question. Il est évident qu'un nouveau-né est incapable de commettre aucun péché; si le péché avait été la cause de la cécité, la question se serait alors posée en d'autres termes: « Maître, est-ce là le péché du père qui se reporte sur l'enfant, ou les parents sont-ils innocents du péché?}} Pour toutes choses, Jésus était miséricordieux. Jamais il n'aurait suggéré que son Père soit capabie d'affliger de cécité un enfant sans défense uniquement pour «que les oeuvres de Dieu soient manifestées en lui".Mais si l'âme qui se trouvait dans le corps de cet enfant avait choisi volontairement d'être aveugle, pour progresser plus sûrement sur la voie de la patience et de la compréhension, alors les oeuvres de Dieu se seraient certainement manifestées au travers de lui.

 

Interprétée du point de vue du karma, la doctrine restrictive de Jésus du «ce que tu sèmes, tu le récoltes » est parfaitement sensée. Detachée de son lien fondamental avec le principe de la réincarnation, elle devient moins crédible. Bien peu nombreux sont ceux qui peuvent récolter ce qu'ils ont semé au cours d'une même vie. Les disciples étaient de simples pêcheurs et des hommes de la terre; les paroles de Jésus sont différentes s'il s'adresse à un homme du monde bien éduqué, comme Nîcodème.

Les passages suivants de Jean 3, 3-14 sont généralement interprétés comme étant les arguments pour et contre le baptême; mais le texte lui-même ne le laisse pas supposer et l'on ne peut que difficilement imaginer Jésus s'abaissant à une discussion aussi futile avec un membre important du sanhédrin. Ces passages prennent bien plus de sens si l'on suppose que Jésus réprimande un homme qui devrait être capable d'interpréter ses paroles symboliquement et non littéralement.

Il semble prescrire la solution du baptême pour dissiper la confusion dans laquelle se trouve Nicodème. Jugez-en par cette déclaration: «En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître de nouveau, personne ne peut entrer dans le Royaumede Dieu.» Nicodème s'étonna: « Mais comment peut-on naître quand on est vieux? Peut-on rentrer dans le sein de sa mère et naître une seconde fois?» Jésus répondit: «En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d'eau et d'Esprit, personne ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair et ce qui est né de l'Esprit est esprit. Ne t'étonne pas de ce que je t'ai dit: il faut que vous naissiez de nouveau. Le vent souffle où il veut et tu en entends le bruit; mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va. Il en est de même de tout homme qui est né de l'Esprit.»

Nicodème reprit: «Comment cela peut-il se faire ?» Jésus lui répondit: «Toi qui enseignes à Israël, tu ne sais pas cela? En vérité, en vérité, je te le déclare, nous disons ce que nous savons et nous attestons ce que nous avons vu; et vous ne recevez pas notre témoignage. Si vous ne croyez pas quand je vous parle des choses terrestres, comment croirez-vous quand je vous parlerai des choses célestes? Personne n'est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme, qui est dans le ciel.»

Si l'on passe maintenant au chapitre 8, verset 34 du même Évangile, on trouve Jésus discutant dans le temple avec les juifs orthodoxes; il fait alors si peu de cas de leurs préjugés qu'il manque d'être lapidé. Si l'on suppose toujours que la discussion était encore axée sur la manière de procéder à un baptême, il est difficile de comprendre pourquoi Jésus se permit de gaspiller tant de patience et d'énergie pour quelque chose d'aussi trivial. Cependant, si l'enjeu de la discussion était le rejet du principe de la réincarnation, les paroles qu'il prononça et la tempête qu'elles soulevèrent se placent dans une perspective beaucoup plus logique.

«En vérité, en vérité, je vous le déclare, quiconque commet le péché est esclave du péché. Or, l'esclave ne demeure pas pour toujours dans la maison; mais le fils y demeure pour toujours. Si donc le Fils vous affranchit, vous serez réellement libres... Je dis ce que j'ai vu auprès de mon Père et vous, vous faites ce que vous avez appris de votre père. »

Ils lui répondirent: «Notre père à nous, c'est Abraham!» Jésus leur dit: «Si vous étiez les enfants d'Abraham, vous accompliriez les oeuvres d'Abraham. Mais maintenant, vous cherchez à me faire mourir... Abraham n'a pas fait cela !...Abraham, votre père, a tressailli de joie à la pensée de voir mon jour; il l'a vu et a été rempli de joie. » Les juifs lui dirent: «Tu n'as pas encore 50 ans et tu as vu Abraham? » Jésus leur répondit: «En vérité, en vérité, je vous le déclare, avant qu'Abraham fût, j'étais. »

Pourquoi ces allusions à la réincarnation sont elles si isolées et fragmentaires dans la Bible? Est-il possible que celles qui subsistent aient été oubliées accidentellement au moment de la révision des textes à partir des versions grecque et hébraïque originales?

Mais il est sûr qu'Edgar Cayce découvrit que la théorie de la réincarnation n'allait en aucun cas à l'encontre de l'Écriture sainte. Celle-ci lui permit même de corroborer certains de ses arguments. Sans aucun doute, cela ajoute de la valeur à cet avertissement: «Celui qui a tué par l'épée doit mourir par l'épée et celui qui a conduit en captivité doit être conduit en captivité. » (Apocalypse 13, 10.) «On te fera alors comme tu as fait toi-même, tes actes retomberont sur ta tête.» (Abdias 1, 15.)

Mais l'avertissement le plus clair de tous, pour ceux qui pourraient être tentés de s'éloigner de la juste interprétation des Évangiles dans un but exclusivement égoïste, est certainement celui donné par Jésus dans Luc 11, 52:

«Malheur à vous, docteurs de la loi! parce que ayant pris la clé de la science, vous n'êtes point entrés vous-mêmes, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêché!»

Dans l'Évangile copte récemment découvert, et selon saint Thomas, cet avertissement concerne directement l'Église: « Les pharisiens et les scribes avaient reçu les clés de la connaissance et les avaient cachées. Ils n'entrèrent pas et ne laissèrent point entrer ceux qui le désiraient.»

Pourquoi la réincarnation ne figure-t-elle pas dans la Bible?

L'histoire secrète de la réincarnation

Nos versions orthodoxes de l'Ancien et du Nouveau Testament ne remontent pas plus loin qu'au VIe siècle, à l'époque où l'empereur Justinien, en 553 après Jésus-Christ, ordonna au 5e concile oecuménique de Constantinople de condamner les écrits d'inspiration platonicienne d'Origène, Contrairment à la croyance bien établie dans nos Églises actuelles,ce concile fut de type séculier.On interdit au pape d'y assister et on se moqua bien de la dénonciation qu'il en fit. En fait, le concile avait été organisé par des gens semblables aux barbares qui s'étaient «convertis» au christianisme sous le règne de Constantin.

Que le lecteur ne s'étonne pas de l'importance accordée à ce concile dans les pages qui suivent. Car les événements qui ont conduit à l'organisation de ce concile représentent les seules traces qui nous restent des raisons qui ont fait supprimer presque toutes les allusions à la réincarnation dans la Bible.

L'empereur de Byzance, Justinien (483-565), très tôt orphelin de père, fut élevé dans une atmosphère d'austère obscurantisme par sa mère et son oncle, l'empereur «paysan» Justin, qui l'éduquèrent pour le faire hériter du trône de Constantinople. La sévérité de son éducation fut à l'origine de son caractère excentrique et rude. Très tôt cependant, il développa une passion pour le droit et les lois, parfaitement peu commune chez un adolescent de son âge et, hien qu'il se considérât lui-même comme un homme de qualité, on pouvait facilement l'influencer en le flattant; le jugement qu'il portait sur ses semblables restait superficiel et laissait transparaître un manque de maturité certain.

 

Il n'excellait en fait que grâce à son instinct de la stratégie militaire. Un de ses jeunes généraux, Bélisaire, soumit les Ostrogoths d'Italie et les Vandales d'Afrique, restaurant ainsi une bonne partie de l'Empire romain tel qu'il était au moment de son apogée.

L'architecture byzantine fut florissante sous le règne de Justinien, et il s'attacha aussi à réviser complètement le droit romain de telle sorte qu'il devint par la suite la base du droit civil occidental. Au regard de tout cela, Justinien aurait logiquement dû atteindre la gloire d'un Charlemagne. Il n'y parvint pas, en partie à cause de son tempérament - un mélange incompatible de dévotion fanatique et d'ambition limitée - et en partie à cause d'une femme impitoyable qui contribua à sa déchéance. Théodora (508-547), de souche roturière, usa de son influence pour faire disparaître toute trace de son passé douteux dans les écrits historiques de l'époque. Le seul biographe qui vécut en même temps qu'elle, Procopius, la détestait à tel point que son Histoire secrète est rejetée comme verbiage académique par certains et acceptée sans hésitation par d'autres.

Toutefois, les historiens s'accordent pour dire de Théodora qu'elle fut la fille d'un gardien d'ours de l'amphithéâtre de Constantinople et qu'elle fit ses débuts en tant qu'actrice alors qu'elle n'était encore qu'une enfant, à une époque où cette profession figurait parmi les plus viles. Elle s'adonna même à la prostitution et son ambition insatiable lui permit de surmonter tous les obstacles auxquels elle était confrontée. La stratégie de Théodora était simple: créer une sorte de confusion organisée dans laquelle chaque homme se trouvait en conflit direct avec son voisin, ce qui lui permettait de les diviser pour ensuite les conquérir à sa guise. Lorsqu'elle devint la maîtresse de Justinien, elle fixa la mise encore plus haut. Elle décida qu'elle serait impératrice et, bien que la mère de Justinien s'opposât fermement à ce projet, l'empereur fut assez faible pour céder.

Là où la connaissance de ses semblables était erronée et partielle, Théodora excellait. Là où leur raison vacillait, elle était aussi inflexible que le fer.

Bien que la loi interdît formellement aux hommes d'un rang supérieur à celui de sénateur d'épouser des actrices, Justinien fit purement et simplement abolir cette loi sitôt après la mort de sa mère; Théodora prit immédiatement sa place aux côtés de l'empereur, avec qui elle partagea le trône.

Dans les annales de l'histoire, il n'est pas rare de trouver des monarques réduits à l'esclavage par une courtisane implacable; mais bien peu de courtisanes furent aussi diaboliques que Théodora.

Pour preuve cet extrait de l'Encyclopaedia Britannica : « Les officiels firent serment d'allégeance aussi bien à elle qu'à l'empereur. La cité était quadrillée par des espions à sa solde, qui ne manquaient pas de la tenir au courant de tout ce qui se disait contre elle ou contre l'administration. Elle s'entoura d'un cérémonial fastueux et alla même jusqu'à exiger de ceux qui l'approchaient qu'ils se prosternent d'une façon encore jamais vue, même dans une cour moyen-orientale. »

À en croire Procopius, elle donna naissance à un fils avant d'être mariée: celui-ci, une fois adulte, revint d'Arabie pour la voir, se fit reconnaître d'elle et disparut à nouveau,pour ne plus jamais revenir. »

À bien des égards, Théodora fut un tyran, à la manière des plus psychotiques des Césars.

Ses favoris furent catapultés aux postes de commande et ses ennemis moururent en si grand nombre que même l'opinion publique finit par s'en offusquer et se retourner contre le couple impérial. Confronté à la sédition Nika, en 532, Justinien, à la fois terrorisé et démoralisé, aurait bien voulu fuir; mais l'indomptable Théodora préféra la mort à l'exil. Elle le poussa dans ses derniers retranchements et les insurgés furent finalement soumis.

Après cela, Justinien ne fut rien de plus qu'une marionnette manipulée par sa femme; dorénavant, elle avait toute liberté de concentrer son énergie sur le plus redoutable de ses ennemis, l'Église de Rome.

Théodora considérait l'Église chrétienne un peu comme la Grande Pyramide d'Égypte - un monument éternel dédié à sa personne - et, pour en assurer la permanence, elle s'occupa à en reconstituer toutes les croyances; celles qui étaient alors en vigueur étaient bien trop sublimes pour servir ses desseins. Elle parvint à ses fins, l'Église de Rome ayant à peine eu le temps de se remettre de l'invasion des Ostrogoths de Théodoric, et étant sous la «protection policière» des armées d'occupation de Bélisaire.

L'unique personne ayant jamais eu une influence sur elle, Eutychès, un fidèle serviteur de l'Église d'Orient, rencontra Théodora lorsqu'elle était la maîtresse d'Hecebolus, le gouverneur de Pentapolis, en Afrique du Nord. Hecebolus la fit jeter hors de la cité. Théodora et Eutychès se rendirent tout d'abord dans la région d'Alexandrie, puis ensuite de Constantinople, elle en tant qu'une des premières sur les listes des amours profanes, lui en tant que doyen des écoles religieuses des monophysites.

La doctrine monophiste

La doctrine monophysite est la plus néfaste. Les monophysites étaient les membres de la secte qui se chargea de discréditer les allusions à la réincarnation se trouvant dans les premières versions des Évangiles et qui divisa l'Église en deux factions rivales.

Il convient de rappeler que le christianisme a vécu une série ininterrompue de schismes et de conflits qui faillit briser son unité à plusieurs reprises depuis l'an 300 environ; il dut également faire face à la résistance active des religions païennes qui avaient subsisté et qui présentaient l'avantage d'être plus attrayantes et «divertissantes ».

Les monophysites ajoutèrent encore à la confusion qui régnait en affirmant que le corps physique de Jésus était d'essence entièrement divine et qu'à aucun moment il n'avait combiné les attributs de l'homme à ceux de Dieu. (Ils ne semblaient alors pas le moins du monde embarrassés par les déclarations de Jésus lui-même, qui affirmait qu'il y avait un peu de la lumière divine dans chaque âme humaine. Ils tenaient fermement à leur conviction: conférer à Jésus la moindre parcelle humaine aurait trahi ses origines véritables.)

Malheureusement, sous l'influence d'Eutychès, Théodora se convertit à la doctrine controversée des monophysites. Ce qui l'attira le plus dans cette doctrine, c'était le rejet fondamental des enseignements d'Origène, qui avaient tant influencé les premiers Pères de l'Eglise. Origène ne se contentait pas de croire à la métempsycose, mais encore il affirmait que le Christ Verbe, ou la Parole, habitait le corps humain de Jésus, pour pouvoir ainsi le sanctifier.

On peut légitimement penser que Théodora, sous l'instance d'Eutychès, entraîna dans sa conversion deux de ses diacres qui lui étaient le plus dévoués, Vigile et Anthinms.

Il est difficile d'imaginer, aujourd'hui, à quel point l'antagonisme entre l'Église orientale et l'Eglise occidentale fut violent. Toujours est-il que les monophysites continuèrent à semer la discorde jusqu'en l'an 451, date à laquelle fut convoqué un concile extraordinaire; celui-ci, fidèle aux enseignements d'Origène, divisa le Christ en deux natures distinctes, l'une humaine, l'autre divine.

Le décret chalcédonien ( 451 après Jésus-Christ)

Tout empli de bonnes intentions qu'il était, le décret chalcédonien,édicté pour préserver les enseignements d'Origène, constitua en réalité la base de départ d'une vaste campagne de dénigrement et de malentendus qui suivit de peu sa signature.

En fait, le fossé entre les monophysites et l'Église de Rome ne fit que s'accentuer et atteignit des proportions telles «qu'un des premiers actes publics de Justinien fut de contraindre le Patriarche de Constantinople à déclarer son entière adhésion à la foi de Chalcédoine ». (Encyclopoedia Britannica.) Cela tend à prouver de manière irréfutable que, avant l'entrée en scène de Théodora, l'empereur Justinien était en parfait accord avec la tendance origéniste de l'Église de Rome. Pourtant, en 543, à la demande pressante de Théodora, il autorisa un synode local à jeter le discrédit et à condamner les écrits d'Origène.

Un peu comme le héros d'Orwell, dans 1984, «purifie» les articles des journaux en réécrivant l'histoire politique et en éliminant toutes les références antérieures aux « Grands Frères », Théodora a mené une campagne destinée à supprimer tous les passages de la Bible qui pouvaient réduire à néant ses espoirs d'apothéose immédiate, avant que de quitter cette vie.

Anthimus

La première manoeuvre dans la stratégie de Théodora fut de soumettre et de réunifier les différentes factions de l'Église orientale jusqu'à ce qu'elles fussent entièrement sous sa domination. Défiant ouvertement le décret du concile, elle nomma son valet Anthimus Patriarche de Constantinople.

Maintenant, Anthimus n'est plus qu'un personnage de moindre importance au vu de l'histoire, mais à l'époque, sa mission allait provoquer des dommages irréparables. Théodora l'avait nommé à ce poste dans le seul but de révoquer le décret de Chalcédoine. Le rôle de Justinien, comme d'habitude dans ce genre d'histoire, consista à feindre une parfaite ignorance de tout ce qui se tramait autour de lui et, comme Pilate, à s'en laver les mains.

Le pape Agapet

Le vieux dignitaire de l'Église romaine fit le voyage de Rome à Constantinople par un mois de février glacial; une fois sur place, lorsqu'il découvrit l'énormité des intentions de Théodora, il fut le seul prélat à jamais dénoncer ses agissements en présence de l'empereur.

« Non sans empressement, dit-il à Justinien, qui ne s'était jamais senti pareillement outragé, je suis venu pour voir Justinien, le plus chrétien des empereurs. A sa place, j'ai trouvé un Dioclétien! dont les menaces, pourtant, ne m'effraient nullement!»

Ce coup inattendu décoché sur la personne de l'empereur prit Justinien de court et, « étant entièrement convaincu que la foi d'Anthimus n'était pas sincère, il ne fit aucune entrave à l'action du pape, qui eut recours à son pouvoir discrétionnaire pour déposer Anthimus et le suspendre de ses fonctions; et pour la première fois dans l'histoire de l'Église, il consacra personnellement son successeur légalement élu, Mennas ». (Encyclopédie catholique,p. 203.)

Malheureusement pour la destinée spirituelle de l'Europe, Agapet, le saint et l'incorruptible, mourut en cette même année 536, mais il devait laisser derrière lui un souvenir plus noble et plus honorable que tous ceux qui furent impliqués dans cette triste affaire.

Son décès, avantageux pour certains, suivit de si près son triomphe, que l'on peut soupçonner Théodora d'avoir accéléré son départ dans un monde meilleur.

Agapet mort, ce fut un jeu d'enfant que de convertir Mennas et de l'amener à condamner en bloc le diocèse d'origénisme, au nom de l'empereur. Dès lors, Justinien se contenta d'obéir et de sanctionner toutes les purges ultérieures de Théodora, dirigées contre les disciples d'Origène.

Le pape Silvère

Il peut être judicieux de nous référer à présent à une source parfaitement indépendante, le Vita Silveri (Gesta Pont. Rom. I. 146) pour montrer jusqu'à quel point Théodora usa de son pouvoir, dans le seul but de satisfaire son orgueil :

«L'impératrice, affligée par le sort du Patriarche Anthimus, le saint pape Agapet l'ayant déposé pour motifs d'hérésie et remplacé par Mennas, envoya ce message au pape Silvère (successeur d'Agapet) à Rome: "Je vous ordonne de nous rendre visite ou, si ce n'est pas possible, de rappeler Anthimus à son poste !"

A la lecture de cette lettre, Silvère sut que cette affaire mettrait un terme à sa vie, mais il répondit par écrit à l'impératrice: "Auguste Maîtresse, jamais je ne consentirai à faire pareille chose. Cet homme a été condamné et est considéré comme hérétique."

L'impératrice, furieuse, fit envoyer des ordres au général Bélisaire par l'entremise du diacre Vigile: "Trouvez le moyen de faire destituer le pape Silvère, ou au moins arrangez-vous pour qu'il vienne ici. L'archidiacre Vigile, notre délégué le plus apprécié, vous aidera." 

Le général Bélisaire, conformément aux ordres reçus, fit mander des faux témoins qui devaient déclarer avoir découvert des échanges de lettres entre le pape Silvère et le roi des Goths. En entendant cela, Silvère refusa tout d'abord d'y croire, pensant que ces déclarations étaient motivées par la jalousie. Mais, alors que ces rumeurs allaient en s'accentuant et que les accusations se précisaient, il prit peur.

Bélisaire convoqua le Saint-Père Silvère dans son palais; il fit attendre tous les membres du clergé aux portes de sa demeure. Lorsque Silvère et Vigile pénétrèrent dans le salon, ils trouvèrent la patricienne Antonina allongée sur un divan, son mari Bélisaire assis à ses pieds. Antonina déclara sans plus tarder: "Dites-moi, Maître Silvère, qu'avons-nous donc fait, aux Romains et à vous même, pour que vous désiriez nous trahir et nous livrer aux Goths?"

Au moment où elle prononçait ces paroles, Jean, le sous-diacre régional de la première garde, s'avança et saisit le Saint-Père par le col de son habit pour le conduire dans une chambre. Là, il le fit se déshabiller, lui fit enfiler la robe d'un moine et le congédia.

Vigile l'envoya ensuite en exil à Pontus, où il vécut dans la misère la plus totale. Il s'affaiblit rapidement et mourut.» 

Théodora se révélait maintenant sous son vrai jour et ce qu'elle entreprit ensuite fut de loin son action la plus féroce. Elle fut l'unique impératrice de l'histoire à faire couronner son propre pape, Vigile, à Rome, en 538. Elle n'hésita pas, pour ce faire, a monter elle-même sur le trône papal et c'est vraisemblablement de là que date la légende de la mythique «papesse Jeanne ».

Avant de se pencher sur les récits des témoins rapportés par Procopius, il convient de les préfacer avec un dernier extrait d'une autre source indépendante.

Parmi les historiens reconnus de l'histoire byzantine, trois sont d'importance - Agathius (530-582), Lydus (490-565) et Evagrius (536-594). Dans son Histoire ecclésiastique, Evagrius fait le commentaire suivant: «Il y avait dans le caractère de Justinien une dépravation dépassant la pire bestialité que l'on puisse imaginer. Que cela fût un défaut de son caractère naturel ou la conséquence de sa lâcheté et de sa peur, je ne saurais le dire; mais en tout cas, cela se manifesta comme une résultante de l'insurrection populaire Nika. 

Voilà un portrait de l'empereur que l'on ne retrouve pas habituellement dans les écrits qui lui sont consacrés. La plupart d'entre eux, en effet, discréditent Procopius et atténuent grandement le diabolisme de Théodora.

L'histoire secrète de Procopius

La version de Anecdota, ou de l'Histoire secrète dont nous allons traiter maintenant est l'un des sept volumes comprenant l'Histoire des guerres et l'Histoire des bâtiments, publiées chez Havard University Press en 1935.

Selon Dewing, le traducteur de ces oeuvres en anglais, l'estimé Procopius, un homme de bonne éducation, est arrivé à Constantinople, venant de Césarée, en Palestine, alors qu'il n'était encore qu'un jeune homme. Aussitôt après son arrivée, il fut nommé conseiller légal et secrétaire privé du patricien Bélisaire, alors le plus jeune et le plus illustre des généraux de Justinien. Il s'agissait presque d'un privilège, à en croire un scribe anonyme spécialisé dans ce genre de commérages.

Immédiatement, on se trouve, avec Procopius, en présence d'un personnage à la stature imposante et jouant un rôle clé, celui de l'historien officiel de Justinien durant les trois guerres qu'il mena respectivement contre les Perses, les Vandales et les Goths; à ces occasions, Procopius voyagea avec ceux qui constituaient l'entourage immédiat de Bélisaire; il était ainsi aux premières loges pour observer l'évolution de la situation.

« En plus de l'intimité qu'il partageait avec Bélisaire, devait écrire Dewing, il faut ajouter que sa position fut un avantage certain pour occuper par la suite un poste important à la cour impériale de Constantinople et lui permit de faire la connaissance de nombre des dirigeants de l'époque. C'est ainsi que nous disposons du témoignage d'une personne étroitement liée aux membres de l'administration. »

Il faut admettre... qu'il ne gagna pas les faveurs impériales par son franc-parler; néanmoins, nous nous trouvons en présence d'un homme qui refusa de s'abaisser à d'abjectes flatteries; il fit même exactement le contraire dans les brillants récits des Anecdota ou de l'Histoire secrète. Là, il montra qu'il était à même de se libérer des contraintes imposées par le respect ou la peur et dévoila tout ce qu'il avait été amené à taire dans l'Histoire des guerres pour des motifs diplomatiques. »

 

Ces deux ouvrages sont le compte rendu de crimes, de débauches effrénées, d'intrigues et de scandales, à la fois dans la vie publique et dans la vie privée des dignitaires de l'époque... Ce récit est empreint d'une profonde amertume. Mais l'on n'y trouve que très peu de contradictions dans les faits.

L'intention de Procopius était d'écrire un livre sur la doctrine du christianisme (et sur les longs débats, souvent stériles, qui précèdent à la formulation de celle-ci), comme il l'affirme clairement dans le chapitre XI, 33 de son Histoire secrète - une affirmation qu'il renouvelle dans le huitième livre des Histoires XXV, 13.

Il est fort regrettable qu'il fût empêché de parvenir à son but, car son avis, celui d'un libéral, aurait certainement été très intéressant.

Une étude minutieuse de l'Histoire des guerres montre que Procopius n'était pas seulement un chroniqueur méticuleux et attentif. Il était aussi un homme d'engagement et assuma la colère de Justinien en créditant, à juste titre, Bélisaire du succès des trois campagnes militaires.

Il est fort probable qu'il écrivit un traité sur la confusion religieuse qui caractérisait son époque, comme il l'avait promis. Le fait que ~cemanuscrit nous manque actuellement n'est pas forcément la conséquence de la perfidie de ses ennemis; il suffit pour cela de se rappeler la veuve Lady Burton, qui brûla les traductions que son mari avait faites de l'arabe pour «préserver la pureté de son souvenir ». Il est donc probable que l'Histoire de l'Église de Procopius ait été découverte par un bibliophile timoré qui, voyant la teneur de l'ouvrage, l'a confié aux autorités plutôt que de le vendre à bon prix à un collectionneur privé.

C'est un collectionneur privé qui découvrit le manuscrit des Anecdota à Rome, au milieu du XIXesiècle. Écrit en grec, encore intact, il avait de toute évidence été l'objet de soins tout particuliers pendant plus de 1400 ans. Mais, pour autant qu'on le sache, l'Histoire de l'Église disparut sans laisser davantage de traces que les archives de la cour impériale de Constantinople, qui ne survécurent pas à la 1 sénilité et aux remords de Justinien.

Ceux qui ont la patience de supporter les archaïsmes et la vétusté du style de Procopius trouveront toute une série de portraits, réels et convaincants, qui émergent de l'Histoire secrète, bien distincts des effigies habituelles. Par exemple, la description des insomnies et des comportements quasi schizophréniques de Justinien qui peuvent s'assimiler au même modèle de comportement que celui d'Hitler. Mais Dewing, en 1935, l'année où il termina sa traduction, ne pouvait évidemment pas faire le rapprochement.

Un portrait de Théodora

Procopius fournit des renseignements si précis sur les pratiques sexuelles de Théodora que l'on envisage mal d'en parler ici. Et ces pratiques, lorsqu'on les compare aux agissements et aux excès des plus dégénérés des empereurs, paraissent parfaitement crédibles. Procopius fait une description du personnage, après sa nomination au rang d'impératrice :

« Les traits du visage de Théodora étaient plutôt fins et elle était attirante, bien que petite et assez pâle, d'un teint presque maladif; son regard était intense; et ses yeux clignaient souvent. Elle prenait énormément soin de son corps, mais jamais autant qu'elle aurait désiré. Par exemple, elle avait l'habitude de rester très longtemps dans son bain, le matin, avant d'aller prendre son petit déjeuner. Après le petit déjeuner, elle se reposait. A l'heure du déjeuner et du dîner, elle engloutissait de telles quantités de nourriture et de boisson que le sommeil la gagnait à nouveau; ce qui faisait qu'elle dormait ou sommeillait pendant de longues heures, de jour comme de nuit; et bien qu'elle se laissât aller à de tels excès, elle prétendait encore avoir le droit, et être capable, d'administrer tout l'Empire romain. »

Et s'il prenait à l'empereur l'envie de faire des faveurs à quelqu'un sans son consentement, les affaires de cette personne subissaient alors de tels revers qu'elle ne tardait généralement pas à être ruinée, couverte des pires indignités et malédictions; quand ce n'était pas la mort qui l'attendait.

Pareille déclaration constitue un témoignage précieux et montre bien le souci de Procopius d'être le plus proche possible de la réalité.

Un portrait de Justinien

Procopius développa ensuite, de façon détaillée, sa théorie selon laquelle Théodora et Justinien étaient tous deux «possédés par des démons ». Des troubles maniaques semblables à ceux qui allaient caractériser le personnage d'Hitler sont alors mis en évidence, même si le langage de cette époque manquait singulièrement de termes pour décrire les phénomènes d'ordre psychiatrique: «Je pense qu'il n'est pas en dehors de mon propos ici de décrire les apparences de cet homme. Il était de taille moyenne; il n'était pas mince mais légèrement gras; son visage était rond mais non point disgracieux; son teint restait rougeaud même après deux jours de jeûne. Mais je serais incapable de décrire avec précision son caractère, car cet homme faisait le mal en y étant amené par d'autres; il était un parfait comédien capable de défendre une opinion qui n'était pas la sienne. Il pouvait même aller jusqu'à pleurer... pas de joie ou de tristesse, mais par pute stratégie, suivant les besoins du moment... Il était hypocrite et n'hésitait pas à user de sa signature ou de sa parole pour donner plus de poids à ses faux engagements, et cela même lorsqu'il traitait avec ses propres sujets...

 

Certains racontent l'anecdote suivante: un moine qui vivait conformément aux enseignements de Dieu se mit en chemin pour Byzance, afin d'aller y plaider la cause des pauvres gens qui demeuraient dans les environs du monastère et étaient traités de manière inacceptable. Dès son arrivée, on lui accorda une audience auprès de l'empereur. Mais à peine avait-il fait un pas dans la salle où se trouvait l'empereur, que le moine s'arrêta brusquement et recula.

L'eunuque qui lui servait de guide le pria avec insistance d'avancer; mais lui, comme frappé par un coup invisible, ne dit rien, fit demi-tour et s'en retourna à l'endroit où on l'avait logé.

Au moment où les serviteurs qui s'occupaient de lui lui demandèrent pourquoi il avait agi de la sorte, il déclara sans ambages qu'il avait vu le Seigneur des Démons assis sur le trône et qu'il n'avait pu souffrir sa présence assez longtemps pour lui demander quoi que ce fût.

Et comment cet homme n'aurait-il pas été quelque démon pervers, lui qui ne buvait, ne mangeait et ne dormait presque pas, qui prenait un goût douteux à tous les plaisirs, qui déambulait dans son palais à toutes les heures de la nuit et du jour, et se passionnait pour les joies d'Aphrodite? Généralement, il n'aimait pas aller dormir; il se contentait de prendre un peu de nourriture du bout des doigts et continuait sa déambulation oisive. 

La personnalité complexe de Justinien est observée de manière très précise et perspicace dans les lignes qui suivent: «Il n'éprouvait aucune honte face à ceux qu'il allait ruiner. Jamais il ne montrait une quelconque colère ou de l'exaspération, ne révélant ainsi pas ses sentiments vis-à-vis de ceux qui avaient osé l'offenser ou s'opposer à lui; mais, avec son petit air gentil, le sourcil bas, d'une petite voix menue, il donnait l'ordre de mettre à mort des milliers d'innocents, dépouillant ainsi des villes entières et confisquant les biens de ses victimes pour son trésor personnel. On pourrait déduire de cette dernière caractéristique qu'il était lâche... Pourtant, si quelqu'un tentait d'intercéder en faveur de ceux qui l'avaient offensé, le suppliant d'accorder son pardon, "enragé et montrant les dents", il semait la terreur sur tout son entourage. Plus personne alors ne se risquait à implorer sa clémence.

Il semblait croire fermement au Christ, mais ce n'était en fait que dans le but de ruiner ses sujets. Car par son désir de rassembler les hommes dans la même croyance en Jésus-Christ, il détruisait les insoumis, prétendant agir avec piété et pour de nobles motifs. Pour Justinien, il ne s'agissait là nullement de meurtres: ses victimes avaient commis le crime de ne pas être du même avis que lui. 

Et je vais encore montrer comment... de nombreuses autres calamités se sont produites, provoquées, selon les dires de certains, par la présence de ce démon - dont nous avons déjà parlé - ou par le fait que la Divinité, ayant pris en horreur les actes de Justinien, s'était détournée de l'Empire romain et avait laissé sa place à d'abominables forces négatives.

Ainsi, la rivière Scirte fut-elle à l'origine, en plus de l'ensevelissement d'Édesse, d'innombrables calamités qui s'abattirent sur les populations de la région; mais j'en reparlerai dans un autre de mes livres.

Des tremblenLents de terre détruisirent alors Antioche, la première cité de l'Orient, et Séleucie, qui se trouve toute proche, ainsi que la cité bien connue de Cilicie, Anazarba. Qui pourra jamais compter le nombre de personnes qui périrent dans ces villes? 

Et encore faudrait-il ajouter à cette liste les noms d'Ibora et d'Amasia, qui se trouvait être la première ville du Pont, Polybotus en Phrygie, la ville que les Pisidiens appelaient Philomède, Lychnidus en Épire et enfin Corinthe. Puis il y eut l'épidémie de peste qui décima la moitié de la population ayant survécu à ces catastrophes.

Que l'on pense maintenant aux bombardements des Alliés au-dessus de l'Allemagne durant la Deuxième Guerre mondiale; que l'on pense aux voix qu'entendait Hitler, comme s'il avait été lui aussi possédé. Le rapprochement n'est pas fortuit ni abusif.

Procopius a brossé deux portraits particulièrement réalistes et il serait inconcevable de réduire ces observations au rang de simple verbiage.

Le 5e concile oecuménique de l'Eglise

Théodora, après avoir été l'instigatrice du meurtre de deux papes, tenta d'imposer à leur successeur, Vigile, sa volonté de faire disparaître toute trace du décret de Chalcédoine et de la notion de la division du Christ en deux natures distinctes, l'une humaine, l'autre divine. Elle n'y parvint pas.

Personne ne semble en mesure d'expliquer avec exactitude la raison et la date de sa mort. L'Encyclopoedia Britannica, accordant finalement à Procopius le bénéfice du doute, la fait remonter à 547.

Une chose cependant est certaine: Justinien continua à mener ses affaires exactement comme si Théodora se trouvait toujours à ses côtés. Il était résolu à faire d'eux des divinités en rayant des dogmes chrétiens toute idée pouvant discréditer la déification. Quelle doctrine religieuse aurait pu le troubler davantage que celle de la réincarnation et de la loi inéluctable de cause à effet? Quelle autre loi pouvait annuler son statut imperial et celui de ses courtisans au moment de leur mort, les réduire tous au même état: des âmes destinées à se réincarner pour expier leurs fautes et s'améliorer.

L'edit des Trois Chapitres

Le génie de Justinien consista à déterrer une loi civile tombée dans l'oubli et promulguée en 531, sous le nom de l'édit des Trois Chapitres. Celui-ci avait valu bien des déboires à ses trois auteurs, depuis longtemps défunts, les évêques Théodor, Théodret et Ibar. Cet édit sans grande importance n'avait soulevé l'attention de personne, à l'époque, hormis celle de Vigile; en 553 toutefois, ses craintes allaient se voir entièrement justifiées, lorsque Justinien jugea nécessaire de faire convoquer le concile oecuménique de l'Église pour faire de cet édit mineur une loi canon. Lorsqu'il en arriva à exclure du concile tous les évêques occidentaux sauf six d'entre eux, alors qu'il avait autorisé cent cinquante-neuf évêques orientaux à y assister (probablement tous fidèles aux monophysites), Justinien provoqua la réaction, tardive mais courageuse, de Vigile. Le pape Vigile demanda que la représentativité des évêques occidentaux et orientaux soit égale; comme on pouvait s'y attendre, Justinien ne tint aucun compte de cette requête.

Ainsi spolié des dernières bribes d'autorité, toutes superficielles, dont il disposait encore, le pape Vigile refusa d'assister au concile, même si les raisons qui le poussèrent à prendre cette décision dépendaient plutôt de son instinct de conservation que de sa loyauté envers Rome. Justinien n'était pas loin de précipiter sa fin, de la même manière qu'il l'avait fait pour Agapet et Silvère.

Si l'Église de Rome n'avait pas été réduite à l'impuissance face à la suprématie militaire de Byzance, Vigile aurait certainement interdit à Justinien de convoquer le 5e concile sous peine de le faire excommunier. Et s'il s'était trouvé davantage de l'étoffe du martyr dans la personnalité de Vigile, il aurait été à même de susciter suffisamment de protestations en Occident pour faire réfléchir Justinien à deux fois; en effet, l'empereur ne tenait pas à provoquer un soulèvement de l'opinion publique comme ce fut le cas lors de l'insurrection populaire Nika en 523.

Le manque de sérieux qui a présidé à la conservation des archives de ce concile est stupéfiant. En fait, il ne nous en reste aucune. Lorsque le concile s'acheva, dans une atmosphère de confusion totale, Justinien annonça officiellement que son seul but avait été de légaliser le fameux édit des Trois Chapitres et que c'était maintenant chose faite.

Le pape Vigile reçut une note officielle lui annonçant que l'édit des Trois Chapitres était dorénavant une loi. Ainsi, le concile avait rempli sa mission et, soumis, les évêques s'en allèrent.

En elle-même, la portée politique de cet édit était assez restreinte. Et s'il ne s'était agi que de Justinien, il l'aurait certainement fait inclure dans la loi canon sans recourir à la lourde machinerie d'un concile oecuménique. C'était comme d'aller cueillir tous les fruits d'un verger pour manger une seule pomme...

Mais d'autre part, si l'intention de l'empereur était de faire disparaître toute allusion à la métempsycose dans le texte original des Évangiles, il aurait certainement eu besoin de la puissance considérable du 5e concile pour masquer sa manoeuvre.

Quel était donc le but réel de ce concile? Il ne s'agissait pas moins que de condamner les écrits d'Origène, condamnation qui eut pour effet immédiat de faire annuler le décret chalcédonien de 451.Il est absolument nécessaire de ne pas confondre le décret de 451 avec le ridicule édit des Trois Chapitres de 531;et le tour de passe-passe du 5e concile fut de détourner l'attention de l'importance du décret de 451.

Qui était réellement à l'origine du concile? Le fantôme infatigable de Théodora. C'était le coup d'état posthume qu'elle avait fomenté pour détruire et briser l'autonomie de l'Église occidentale de Rome. Les monophysites se trouvèrent dès lors en mesure d'aligner les vues de l'Église sur les leurs et de les contrôler depuis leur forteresse orientale.

En bref, derrière tout le faste de ce 5e concile, se dissimulait une véritable chasse aux sorcières; et la victime en fut la réincarnation sous toutes ses formes, platonique, origénique, laïque et religieuse. Justinien fut un laïque qui s'immisça dans les affaires de la loi ecclésiastique. Celui qui occupait le poste suprême à la tête de l'Église romaine s'était vu refuser l'entrée au concile et seuls six évêques occidentaux avaient été autorisés à voter.

Les résolutions du concile contribuèrent, bien évidemment, à la disparition de l'origénisme dans l'Église chrétienne, même si quelques sectes, notamment les troubadours du sud de la France, continuèrent d' exister dans la clandestinité pendant quelques siècles.

Bien plus: les attaques dirigées contre Origène représentaient autant d'assauts contre les Premiers Pères de l'Église, dont les écrits reflétaient toute l'admiration qu'ils portaient à cet homme. Les copies de leurs oeuvres n'étaient pas nombreuses et il fut facile d'en faire disparaître toute trace. Les premiers Évangiles, rédigés en grec ou en latin, furent mis hors de portée des mains des laïques.

Fort peu nombreux, si toutefois il y en eut, furent les monastères qui eurent le courage de défier l'empereur et de cacher les versions originales des Evangiles qu'ils possédaient. Les espions de l'empereur étaient aussi efficaces et implacables que ceux de Staline ou d'Hitler; ils disposaient de renseignements très détaillés sur toutes les bibliothèques religieuses. Ce que Justinien voulut faire disparaître ou modifier, tout cela fut accompli en un temps record; il en fut de même pour l'élimination de toute trace évidente de vandalisme.

Même ainsi, certaines questions s'obstinent à rester encore sans réponse. Le pape Vigile, s'il n'avait pas senti derrière lui toute l'influence de l'Église occidentale, ne se serait jamais opposé à Justinien. Il condamna pourtant le concilhttp://yatabare.org/yatab/administrator/index.php?option=com_content&view=article&layout=edit&id=13e.

Si l'on suppose que la sympathie des évêques occidentaux allait aux principes des monophysites, pourquoi Justinien serait-il allé jusqu'à leur barrer l'entrée de ce concile? N'aurajt-il pas dû, au contraire, leur souhaiter la bienvenue?

Comment Rome en est-elle arrivée à la conclusion que son pape avait volontairement approuvé ces anathèmes et les avait officiellement acceptés comme faisant partie de la loi canon?

L'absence, hormis six d'entre eux, des évêques occidentaux au concile était habilement préméditée pour inculquer au coeur même de l'Église mère une confiance en ses ennemis les plus acharnés, Théodora et Justinien. Rome avait-elle été préparée à se soumettre à ces intimidations, et ce pour l'éternité? On peut comprendre la crainte de la cruauté de Théodora, du temps de son vivant... Mais, vers la fm de sa vie, Justinien n'était plus que l'ombre de lui-même; il ne représentait plus aucun danger; il recherchait désespérément le chemin du repentir et de l'absolution. Pourquoi dès lors les conclusions de ce fameux concile n'ont-elles pas été révisées par un concile oecuménique autorisé?

L'Encyclopédie catholique nous apprend que Vigile et les quatre papes qui lui ont succédé ne reconnaissaient que l'édit des Trois Chapitres lorsqu'ils se référaient au 5e concile et qu'ils parlaient de l'origénisme comme s'ils ignoraient la condamnation dont il avait fait l'objet.

Cinq cents ans plus tard, en 1054, les Églises romaine et grecque s'excommunièrent l'une l'autre. Aucune divergence idéologique ne peut être plus complète. Pourtant, l'ambiguïté qu'a montrée l'Église grecque lors du concile de Florence, à l'époque de la Renaissance, est étonnante. George Gemistus, qui y assistait en tant que représentant de l'Église grecque, pressa Cosimo de Médicis, alors à l'apogée de sa puissance, de créer une Académie platonique à Florence. Celle-ci servirait à introduire la notion de métempsycose dans la philosophie européenne, bien que l'Eglise y restât farouchement osée. Le commentaire caustique de Voltaire, «de nos jours les catholiques romains ne croient qu'aux conciles approuvés par le Vatican et les catholiques orthodoxes grecs ne croient qu'à ceux qui ont été approuvés par Constantinople», dénote un renversement ironique de la fidélité aux enseignements de Platon. Rome les avait condamnés avant que les Grecs n'y reviennent, même si, eux aussi, ne les acceptaient pas entièrement dans leurs croyances. Cela revient à dire que les conclusions réelles du 5e concile, n'ayant jamais été soumises à l'approbation de l'Église de Rome, n'ont ainsi jamais été ratifiées par elle.

Ce concile n'a rien été de plus qu'une supercherie élaborée pour dissimuler la réunion d'un conclave bien plus restreint qui s'était tenu quelques jours plus tôt. Au cours de cette cabale secrète, si l'on en croit l'Encyclopédie catholique, «les évêques déjà réunis à Constantinople avaient à prendre en considération, sur ordre de l'empereur, une forme d'origénisme qui n'avait pratiquement rien en commun avec Origène, mais qui était professée, nous le savons maintenant, par une des écoles origénistes de Palestine ».

L'Encyclopédie termine sur cette constatation que les évêques avaient docilement souscrit aux quinze anathèmes proposés par l'empereur contre Origène et que Théodore de Scythopolin, un origéniste reconnu, fut contraint de se rétracter. Mais (et il faut accorder la plus grande importance à ce qui suit), «nulle part on ne trouve la preuve que l'approbation par le pape, qui était alors en train de protester contre la convocation de ce concile, ait même été demandée. On comprend aisément de quelle manière cette sentence prise hors concile ait pu être prise, par la suite, pour un décret authentique du concile oecuménique ». Durant les 1400 ans écoulés depuis le concile, aucune autorité ecclésiastique n'a fait examiner ce problème avec l'attention qu'il mérite, ou n'a même montré le désir d'agir de la sorte.

Head et Cranston, dans leur Réincarnation, une anthologie est-ouest, donnent cette brève explication :

«Il semble clair... que les catholiques commencent à renier le rôle joué par l'Église romaine dans les anathèmes contre Origène. Ils suggèrent qu'il s'agissait en fait d'un malentendu. » Un malentendu désastreux, qui aboutit à l'exclusion, par la chrétienté, de l'enseignement de la préexistence de l'âme et de la réincarnation.»

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